Edo, vers 1831. Katsushika Hokusai a 71 ans, il signe désormais ses planches du pseudonyme « le vieux fou de dessin », et il vient de livrer à son éditeur Nishimuraya Yohachi la troisième planche d'une série qu'il intitule « Trente-six vues du Mont Fuji ». La planche est numérotée trente-troisième dans l'ordre tardif des tirages, mais c'est elle qui restera : « Sous la vague au large de Kanagawa ». Trois barques de pêche écrasées par une vague monstrueuse, le Mont Fuji minuscule au fond du creux, un ciel de gris poussiéreux. Le motif est devenu, deux siècles plus tard, l'image japonaise la plus reproduite au monde.
Hokusai est né en 1760 à Edo, dans le quartier populaire de Honjo. Il commence à dessiner à six ans, entre comme apprenti chez le graveur Nakajima Ise à quatorze, puis chez l'estampier Katsukawa Shunshō à dix-huit. Il change de nom une trentaine de fois au cours de sa vie, signe successivement Shunrō, Sōri, Tatsumasa, Taito, Iitsu, Manji. Cette inflation de signatures, rare même chez les ukiyo-e, traduit une obsession : reprendre à zéro à chaque période, ne jamais se figer dans un style commercial. Il meurt en 1849, à 88 ans, après avoir produit plus de trente mille dessins, estampes et illustrations de livres.
L'ukiyo-e, métier collectif
Une estampe Hokusai n'est jamais le travail d'une seule personne. Le procédé technique est collectif et rigoureusement hiérarchisé. L'artiste, le « eshi », dessine à l'encre sur papier fin. Un graveur, le « horishi », reporte le dessin sur des planches de bois de cerisier dur, une planche par couleur, soit dix à quinze planches pour une œuvre soignée. L'imprimeur, le « surishi », applique l'encre au pinceau, pose le papier humide, frotte avec un baren, ce disque de feuilles de bambou tressé qui exerce une pression contrôlée. Chaque tirage est un repérage manuel parfait. La « Grande Vague » a été imprimée à plusieurs milliers d'exemplaires entre 1831 et 1835, ce qui en fait une œuvre rare en bon état mais largement diffusée à l'époque.
Le bleu de Prusse change tout. Importé d'Allemagne via les comptoirs hollandais de Dejima dès les années 1820, ce pigment synthétique stable, non altérable par la lumière, transforme la palette de l'ukiyo-e. Hokusai en fait l'usage le plus spectaculaire avec la « Grande Vague » : le bleu intense des creux, les blancs d'écume en relief, le contraste avec le ciel pâle. Avant le bleu de Prusse, les estampes utilisaient des bleus végétaux fragiles qui viraient au gris en deux décennies. Après lui, le bleu devient la signature graphique du Japon, jusque dans nos reproductions contemporaines.
Le japonisme européen, 1860-1900
1854. Le commodore américain Matthew Perry force, à coups de canonnières, l'ouverture des ports japonais au commerce occidental. Dans les vingt années qui suivent, des dizaines de milliers d'estampes arrivent en Europe, souvent comme papier d'emballage pour la porcelaine d'exportation. Ce sont des marchands parisiens qui les remarquent les premiers. Siegfried Bing ouvre en 1875 une galerie rue de Provence à Paris, baptisée « L'Art Nouveau », qui vendra à Vincent van Gogh, Claude Monet, Pierre Bonnard, Mary Cassatt. L'effet sur la peinture européenne est immédiat. Van Gogh copie en 1887 trois estampes de Hiroshige. Monet construit son jardin de Giverny comme un jardin japonais, avec son pont, ses nymphéas, ses iris. Toulouse-Lautrec invente l'affiche moderne en s'inspirant directement de la composition ukiyo-e.
Hokusai a dit, à la fin de sa vie : « Si le ciel m'accorde encore cinq ans, je deviendrai un véritable peintre. »
Vivre avec une estampe au mur
Une estampe Hokusai ou son hommage contemporain demande un cadre simple. Pas de baroque, pas de doré, pas de moulure travaillée. La règle qui marche : un cadre de bois clair, chêne ou frêne, profil mince, sans patine. Le bois naturel rappelle les meubles traditionnels japonais et fait écho à la matière du support original. Un cadre noir mat fonctionne aussi, surtout sur un mur très blanc, mais il donne une lecture plus contemporaine, presque muséale. Le passe-partout crème de quatre centimètres est essentiel : il sépare l'image du cadre, lui donne de l'air, rappelle la marge blanche du papier de Hokusai. Sans passe-partout, l'estampe se confond avec son cadre et perd la sensation de profondeur.
Le format compte. La « Grande Vague » originale mesure environ 25 par 37 centimètres, un format intime conçu pour être tenu en main et regardé de près. Une reproduction à grande échelle, 50 par 70 voire 70 par 100, change le régime de lecture : ce qui était un objet de table devient un objet de pièce. Les deux options se défendent. En petit format, accrochez-la dans un couloir, près d'une lecture, à hauteur des yeux d'une personne assise. En grand format, posez-la au-dessus d'un canapé bas ou d'un meuble TV, dans une pièce calme à dominante claire.
Trois pistes pour démarrer
- Une vue du Mont Fuji : la planche fondatrice, le sujet le plus solide de la série. Format intime, cadre chêne, passe-partout crème.
- Un paysage de Hiroshige, son contemporain : les ponts, les pluies, les cols du Tōkaidō. Lecture plus narrative, plus douce, idéale pour une chambre.
- Une reprise contemporaine du langage ukiyo-e (Yayoi Kusama, Foujita, illustrateurs japonais actuels). Le pont entre Edo et notre époque, dans une sélection japonisme qui couvre trois siècles.
Chez Montmartre Poster, la collection japonisme rassemble les estampes ukiyo-e, leurs hommages européens (toute la première vague du japonisme parisien de 1880) et leurs prolongements contemporains. Pour aller plus loin sur la circulation de ces images entre Edo et Paris, voir notre article Japonisme, trois siècles de graphisme japonais, qui prolonge le récit de la « Grande Vague » jusqu'à Yayoi Kusama.







