Quand Katsushika Hokusai publie sa série des « Trente-six vues du Mont Fuji » entre 1830 et 1833, il a 70 ans et il signe d'un pseudonyme déclaré : « le vieux fou de dessin ». La trente-troisième planche, intitulée « Sous la vague au large de Kanagawa », deviendra l'œuvre japonaise la plus reproduite au monde. Trente-six estampes vendues quelques sous à Edo, en 1833. Aujourd'hui, un tirage d'époque s'échange autour de 100 000 dollars.

Edo, capitale graphique mondiale (1603-1868)

Pendant la période d'Edo, le Japon vit replié sur lui-même. Le shogunat Tokugawa interdit les contacts avec l'étranger à partir de 1633. La culture urbaine s'épanouit. Une classe marchande émerge à Edo (l'actuelle Tokyo) et à Osaka, riche, lettrée, friande de divertissements. L'estampe gravée sur bois, qu'on appelle ukiyo-e (« image du monde flottant »), devient son support graphique.

Le procédé technique mérite qu'on s'y arrête. L'artiste dessine à l'encre. Un graveur reporte le dessin sur des planches de cerisier dur : une planche par couleur, soit dix à quinze planches par estampe pour une œuvre soignée. L'imprimeur applique l'encre au pinceau, pose le papier, frotte avec un baren (un disque en feuilles de bambou tressé). Chaque tirage est un repérage manuel, parfait. La série de Hokusai a été imprimée à plusieurs milliers d'exemplaires.

Jardin japonais traditionnel, temple de Kyoto
Le jardin japonais : composition millimétrée, présent dans l'estampe depuis trois siècles.

Hiroshige (1797-1858) prend la suite. Sa série des « Cinquante-trois étapes du Tōkaidō », publiée en 1833, est l'équivalent visuel d'un guide de voyage. Chaque planche montre une étape entre Edo et Kyoto : un pont, une auberge, un col, une pluie. Utamaro, plus tôt, avait spécialisé son atelier dans les portraits de courtisanes : des compositions resserrées, le visage occupant les deux tiers de la planche.

L'ouverture du Japon et le choc européen

1854. Le commodore Perry force, à coups de canonnières, l'ouverture des ports japonais au commerce occidental. Pendant les vingt années qui suivent, des dizaines de milliers d'estampes arrivent en Europe, souvent comme papier d'emballage pour la porcelaine. Ce sont des marchands parisiens, comme Siegfried Bing, qui les remarquent.

L'effet sur la peinture européenne est immédiat. Van Gogh copie trois estampes de Hiroshige en 1887. Toulouse-Lautrec invente l'affiche moderne en s'inspirant directement de la composition ukiyo-e : aplats de couleurs vives, contour noir épais, perspective écrasée. James Whistler signe ses tableaux du papillon japonais. L'Art nouveau, qui domine Paris en 1900, est en grande partie un fils du japonisme.

Yayoi Kusama est partie à New York à 28 ans, avec une valise de dessins et sans parler anglais. Ses parents l'avaient sommée de revenir se marier.

Le XXe siècle, et Yayoi Kusama

Foujita arrive à Paris en 1913. Il s'installe à Montparnasse, devient un familier de Modigliani et de Soutine. Son trait fin, hérité du dessin japonais, donne aux femmes qu'il peint une étrangeté reconnaissable. Pendant l'après-guerre, le graphisme japonais s'industrialise (le manga, les affiches de cinéma de la Toho, le design de Sori Yanagi).

Yayoi Kusama, née en 1929 à Matsumoto, part à New York en 1957. Elle passe les années 1960 à organiser des happenings, à peindre ses premières « Infinity Nets », à survivre dans des ateliers difficiles. Elle rentre au Japon en 1973, s'installe volontairement dans un hôpital psychiatrique de Tokyo, où elle vit encore aujourd'hui à 96 ans. Elle continue à travailler tous les jours. Ses pois, motifs obsessionnels qu'elle peint depuis les années 1950, sont devenus une signature visuelle mondiale.

Néons de Tokyo, ambiance Shibuya nuit
Tokyo contemporaine : le graphisme néon, la typographie verticale, la densité visuelle.

Une affiche Kusama, comme « Eyes » de 1998 que nous reproduisons, conjugue tout cet héritage : la composition frontale de l'estampe ukiyo-e, le pop japonais des années 1970, l'obsession formelle de l'artiste pour les motifs répétés. Le voir reproduite sur papier d'art 275 g/m² lui rend une partie de la matérialité que les éditions massives lui ont fait perdre.