Paris, fin décembre 1894. Alphonse Mucha, 34 ans, est seul à l'imprimerie Lemercier le 26 décembre, jour férié, quand le directeur Maurice de Brunhoff débarque affolé. Sarah Bernhardt, qui joue Gismonda au théâtre de la Renaissance depuis novembre, vient d'exiger une nouvelle affiche pour le 1er janvier. Tous les affichistes maison sont en vacances. Mucha, jeune Tchèque arrivé à Paris en 1887 pour suivre l'Académie Julian et qui survit en faisant des illustrations alimentaires pour Le Petit Français illustré, est le seul disponible. Il accepte sans avoir vu la pièce. Il livre l'affiche en huit jours. La nuit du 31 décembre, Sarah Bernhardt voit la planche, signe immédiatement un contrat de six ans avec lui. L'Art nouveau vient de naître.

L'affiche fait 216 centimètres de haut, format vertical hors normes pour l'époque. Sarah Bernhardt y apparaît en pied, dans le costume byzantin de Gismonda, palme de Pâques à la main, halo doré stylisé derrière la tête. La composition est radicalement nouvelle. Pas de scène, pas d'arrière-plan théâtral, pas de mise en scène anecdotique. Seulement le portrait monumentalisé, isolé contre un fond ornemental géométrique. Le format en hauteur, presque un panneau byzantin, donne à la comédienne une stature d'icône religieuse. La palette est inhabituelle aussi : tons rompus, beige, vieil or, vert d'eau, pas un seul rouge de cabaret. Paris la découvre le 1er janvier 1895 sur les colonnes Morris. Les passants la décollent dans la nuit pour la rapporter chez eux.

Le « style Mucha » s'installe

Entre 1895 et 1904, Mucha enchaîne. Les Quatre Saisons (1896), série de quatre panneaux décoratifs vendus en lithographie comme objets d'intérieur, fixent son vocabulaire : une jeune femme par saison, drapée d'antique, entourée d'attributs végétaux (fleurs de cerisier pour le printemps, blés pour l'été, vignes pour l'automne, branches nues pour l'hiver). Les Quatre Fleurs (1898), Les Quatre Arts (1898), Les Étoiles (1902) suivent le même format. Sarah Bernhardt continue de lui commander des affiches : Lorenzaccio (1896), La Dame aux Camélias (1896), Médée (1898), Hamlet (1899), Tosca (1899). Toutes signées d'un cartouche Art nouveau reconnaissable, toutes tirées par Champenois, le second éditeur lithographique parisien après Lemercier.

La méthode de Mucha est rigoureuse. Il commence par un dessin au crayon très précis, à l'échelle 1:1, sur papier kraft. Les fonds ornementaux sont tracés à la règle, au compas, parfois calques superposés pour les motifs répétés. La couleur arrive en dernier, posée à la gouache sur un dessin déjà terminé. Le passage à la pierre lithographique est confié aux praticiens de Champenois, mais Mucha surveille tirage et accordage couleur. Quatre à six pierres par affiche, parfois sept pour les panneaux décoratifs les plus ambitieux. Le grain de la pierre se voit dans la matière finale, surtout dans les plages d'or qu'il aime poser dans les fonds. C'est cette qualité tactile qui rend ses affiches difficiles à reproduire correctement aujourd'hui : il faut un papier épais et mat, qui rappelle la trame de la lithographie originale.

Le retour à Prague et le grand œuvre

1904. Mucha part pour les États-Unis avec sa femme Maruška, où il enseigne pendant six ans à Chicago et New York. Il y rencontre l'industriel slave-américain Charles Crane, qui lui finance un projet qu'il porte depuis dix ans : une fresque monumentale sur l'histoire des peuples slaves. Mucha rentre en 1910 dans son pays natal, s'installe au château de Zbiroh près de Prague, et passe vingt ans à peindre vingt toiles de six mètres de haut chacune. L'Épopée slave (Slovanská epopej) est achevée en 1928, à l'occasion du dixième anniversaire de la Tchécoslovaquie indépendante. C'est son grand œuvre. Il y a renoncé au style Art nouveau pour une peinture historique symboliste, plus sombre, plus politique. La gestapo l'arrête à Prague en mars 1939, après l'invasion nazie. Libéré, malade, il meurt en juillet 1939.

« Le but de l'art n'est pas la beauté, écrit Mucha en 1900. Le but de l'art est la beauté de l'âme. »

Vivre avec un Mucha au mur

Une affiche Mucha demande un mur clair. Le contraire de Toulouse-Lautrec, dont les palettes saturées exigent un fond sombre. La palette Mucha, faite de tons rompus et de plages dorées, est étouffée par un mur noir ou profond. Choisissez un mur beige, ivoire, gris perle, voire vert pâle. Le cadre : chêne clair pour souligner la dimension décorative et préserver la chaleur des tons d'or. Le noir mat fonctionne aussi mais durcit la composition, ce qui peut être voulu pour une lecture plus contemporaine. Le format vertical de la plupart des affiches Mucha appelle un mur étroit : entre deux fenêtres, à côté d'une porte, dans une cage d'escalier. La pièce idéale : une chambre, une entrée, un boudoir. Pas une cuisine, pas un open space, pas un mur de salon dominé par un canapé bas.

Mucha se marie bien avec des objets de la même époque : un secrétaire 1900, une lampe Tiffany, un fauteuil tapissé de velours vieil or. Il se marie aussi avec des intérieurs très contemporains, à condition de poser une seule pièce, sans surcharge. Le mélange avec de l'Art Déco fonctionne moins bien : les deux styles partagent l'amour de l'ornement mais ne partagent pas la palette. Une pièce qui contient à la fois un Cassandre 1930 et un Mucha 1896 demande beaucoup de murs neutres entre eux pour ne pas brouiller la lecture.

Trois pistes

  • Une des Quatre Saisons (1896) en format vertical étroit. La plus accessible, la plus immédiatement reconnaissable.
  • Une affiche Sarah Bernhardt (Gismonda, Lorenzaccio, La Dame aux Camélias). Format hors normes, à réserver à une cage d'escalier ou un mur étroit dégagé.
  • Un hommage contemporain au langage Mucha, dans une collection vintage qui rassemble Belle Époque et Art nouveau.

Chez Montmartre Poster, les hommages Belle Époque vivent dans la collection vintage. Pour comprendre comment l'Art nouveau s'est durci en Art Déco au tournant de la Première Guerre mondiale, voir notre article L'Art Déco, naissance d'un style total, qui décrit la transition entre la grammaire végétale de Mucha et la géométrie de Cassandre.