Paris, novembre 1891. Au Moulin Rouge, ouvert depuis deux ans au bas de Montmartre, la danseuse La Goulue tient l'affiche tous les soirs. Le patron du cabaret, Charles Zidler, commande à un peintre de trente-six ans une nouvelle affiche pour la saison. Le peintre s'appelle Henri de Toulouse-Lautrec. Son affiche, livrée en quelques semaines, montre La Goulue en pleine danse, jupe relevée, visage de trois-quarts, devant la silhouette en aplat noir de Valentin le Désossé. Le fond est jaune moutarde. La typographie épouse les corps. L'affiche fait scandale, puis triomphe : tirée à 3 000 exemplaires, elle est collée partout dans Paris, parfois deux fois sur le même mur. Lautrec a 27 ans quand il invente, en cinq semaines, ce que les historiens appelleront plus tard l'affiche moderne.

Cette affiche du Moulin Rouge n'est ni la première de Lautrec (il en avait dessiné une pour la même salle un peu plus tôt) ni la dernière (il en signera vingt-neuf autres avant sa mort en 1901). Mais c'est elle qui fixe la grammaire d'un genre. Aplats francs, ligne de contour épaisse, typographie intégrée à la composition, vision aux angles inattendus. Tout l'Art nouveau graphique européen découle de cette rupture, accomplie en deux décennies, entre 1880 et 1900, par une poignée d'affichistes parisiens.

Jules Chéret, le père de l'affiche moderne

Avant Lautrec, il y a Jules Chéret. Né en 1836, mort en 1932 à 96 ans, Chéret est considéré aujourd'hui comme le véritable fondateur de l'affiche moderne. Sa carrière commence en 1858 par un séjour à Londres où il découvre la lithographie en couleur perfectionnée par les Anglais. Il rentre à Paris en 1866 et fonde son propre atelier, l'Imprimerie Chaix. Il y développe une technique en six couleurs, sur des pierres lithographiques de format affiche (1,20 mètre par 0,80), qui permet une production rapide et bon marché.

Chéret signe à lui seul plus de 1 200 affiches entre 1866 et 1900. Cabarets (Folies Bergère, Olympia, Eldorado), produits de consommation (Saxoléine, Job, Saxoléhuile), théâtres, concerts, expositions. Sa signature : la « Chérette », personnage féminin dansant, vêtu de robes colorées, qui traverse toute son œuvre. La Chérette est inspirée d'une seule modèle, Charlotte Wiehe, danseuse danoise des Folies Bergère, que Chéret croquait au pastel. Le ministère de l'Instruction publique le décore en 1890 de la Légion d'honneur « pour services rendus à l'art mural appliqué à l'industrie ». C'est la première fois qu'un affichiste reçoit cette distinction.

Théophile-Alexandre Steinlen et Le Chat Noir

Au sommet de la butte Montmartre, le cabaret Le Chat Noir, ouvert par Rodolphe Salis en 1881, devient le centre de la vie artistique parisienne pendant deux décennies. Erik Satie y joue du piano. Verlaine, Mallarmé, Maurice Rollinat y récitent leurs vers. Aristide Bruant y chante. Et l'affichiste qui devient indissociable de la salle s'appelle Théophile-Alexandre Steinlen, peintre suisse arrivé à Paris en 1881 à 22 ans, ami de la Commune et amoureux des chats.

Steinlen signe en 1896 l'affiche de la tournée du Chat Noir : un chat noir géant, profil hiératique, fond rouge, typographie en lettres dorées. L'affiche devient l'emblème durable du cabaret et de la butte. Elle est aujourd'hui l'une des affiches Belle Époque les plus reproduites au monde. Steinlen signe aussi des affiches pour Bruant, pour la « Tournée du Chat Noir » qui descend en province, pour des produits commerciaux (Quinquina Dubonnet, Lait pur stérilisé). Sa palette est plus sombre que celle de Chéret, ses sujets plus engagés socialement (il dessine pour le journal anarchiste « Le Mirliton » et participe activement à la presse satirique parisienne).

Lautrec, et la rupture des angles

Toulouse-Lautrec, on l'a dit, n'invente pas l'affiche. Il la transfigure. Trois apports lui sont propres. D'abord, le regard japonisant : Lautrec est l'un des premiers Européens à intégrer dans ses compositions les principes de l'estampe ukiyo-e, vues plongeantes, premiers plans tranchés, vide assumé. Ensuite, le point de vue : ses affiches placent souvent le spectateur en plongée ou en contre-plongée, comme dans le cas de l'affiche de Jane Avril (1893), où la chanteuse est vue d'en dessous, presque en pied. Enfin, l'économie des moyens : trois ou quatre couleurs maximum, des aplats sans modelé, une typographie réduite à l'essentiel.

Lautrec produit, entre 1891 et 1901, trente affiches au total. La période est brève, l'œuvre est dense. Ses sujets sont les cabarets de Montmartre (Moulin Rouge, Divan Japonais), les chanteuses (Jane Avril, Yvette Guilbert), les danseuses (May Belfort, May Milton), un éditeur (le Confetti de Paris), un cycliste (la « Chaîne Simpson »). Il meurt en 1901 à Malromé, en Gironde, à 36 ans, d'une syphilis et d'un alcoolisme. Ses affiches sont alors déjà des objets de collection. Le marchand Edmond Sagot, à Paris, en revend des exemplaires à des collectionneurs européens et américains dès les années 1890.

« Une affiche bien faite, écrivait Lautrec à son ami Maurice Joyant en 1894, doit s'imposer d'un coup, à dix pas, et tenir au regard si l'on s'approche. »

Au mur, aujourd'hui

Les affiches de la Belle Époque parisienne ont une qualité de présence rare. Elles convoquent une atmosphère (cabaret, music-hall, fin de siècle), une palette chaude (jaunes, oranges, rouges), un graphisme qui reste lisible à distance. Elles fonctionnent dans des intérieurs très variés : un salon classique avec parquet en point de Hongrie, un appartement haussmannien, un loft contemporain, un café-restaurant, une entrée d'immeuble parisien. Le format conseillé est le 50 par 70 ou le 70 par 100. Le cadre chêne réchauffe la palette, le noir mat la discipline.

À éviter : l'accumulation. Une affiche Lautrec ou un Chéret se suffit à elle-même. Mettre côte à côte trois affiches de cette période, même dans une grille parfaite, sature visuellement la pièce. La règle qui marche : une pièce centrale (Moulin Rouge, Chat Noir, Folies Bergère) en grand format, et autour d'elle des œuvres plus calmes, planches botaniques, photographies, géométries Bauhaus, qui laissent respirer l'affiche principale.

Trois pistes pour démarrer

  • Une affiche Toulouse-Lautrec (Moulin Rouge, Jane Avril, Divan Japonais) dans un format 50 par 70 ou 70 par 100. Pour un salon ou une entrée d'immeuble haussmannien.
  • Le Chat Noir de Steinlen, l'affiche emblématique de la butte Montmartre. Pour une cuisine, un coin lecture ou une chambre d'enfant amoureux des chats.
  • Une « Chérette » de Jules Chéret, plus joyeuse et plus colorée, dans la lignée des Folies Bergère. Pour un salon clair, à dominante crème ou écrue.

Chez Montmartre Poster, la collection vintage rassemble une sélection d'affiches dans la lignée de cette grande tradition Belle Époque, imprimées sur papier d'art 275 g/m². L'esprit du Paris fin de siècle, des cabarets de Montmartre et des théâtres des Boulevards continue de circuler aux murs des appartements contemporains, plus d'un siècle après la mort de Lautrec.